Dans le lit de la Loire, l’Inrap exhume des épaves du XVIIe siècle et des pêcheries médiévales

Des archéologues de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) ont mis au jour, sur des bancs de sable de la Loire près d’Ancenis, les vestiges d’au moins neuf épaves des XVIIe et XVIIIe siècles ainsi que trois pêcheries fixes du XIIe siècle, dans un état de conservation que l’institut qualifie d’exceptionnel.

Ces découvertes proviennent d’une série de fouilles menées dans les communes d’Ancenis-Saint-Géréon, en Loire-Atlantique, et de Mauges-sur-Loire, en Maine-et-Loire, sur trois îles habituellement submergées la majeure partie de l’année, l’île Coton, l’île Poulas et l’île aux Moines. L’opération s’inscrit dans le programme de rééquilibrage du lit de la Loire piloté par Voies navigables de France (VNF) entre Les Ponts-de-Cé et Nantes, qui a rendu ces terrains accessibles aux chercheurs.

Neuf épaves de chalands sous les digues de l’île Coton

Sur la pointe amont de l’île Coton, les archéologues ont dégagé les restes d’au moins neuf bateaux à fond plat, longs d’une quinzaine de mètres, coulés ou échoués volontairement aux XVIIe et XVIIIe siècles. Ces chalands reposaient sous et autour de longues structures de pierre, des digues dépassant quarante mètres de longueur.

Selon l’archéologue de l’Inrap Anne Hoyau-Berry, responsable de l’opération, la première interprétation privilégiée reste celle d’ouvrages destinés à fixer la berge. « La première hypothèse, c’est qu’il s’agissait de digues permettant de protéger la pointe de l’île Coton », a-t-elle indiqué. Les bateaux, une fois hors d’usage, auraient été réemployés comme matériaux de renfort pour contenir l’érosion et orienter le courant du fleuve.

Ces embarcations à fond plat étaient caractéristiques de la navigation ligérienne. Elles transportaient des matières premières comme le bois, la pierre, les tuiles ou le charbon, mais aussi des tonneaux de sel et de vin. Leur bois est resté si bien préservé par les sédiments et l’immersion que les gestes des charpentiers demeurent lisibles. « Ils sont tellement bien conservés que l’on peut encore observer les traces des outils de façonnage », a souligné Anne Hoyau-Berry.

Des pêcheries médiévales disposées en W

Sur l’île Poulas, les fouilles ont révélé trois pêcheries fixes remontant au XIIe siècle, édifiées avec des pieux de bois et des amas de pierres. D’après l’Inrap, ces installations étaient agencées en forme de W afin de capturer les poissons qui remontaient le courant, tel le saumon, ou qui le descendaient, comme l’anguille.

Le dispositif canalisait les prises vers un passage resserré où elles étaient récupérées au filet ou dirigées vers des pièges dont elles ne pouvaient ressortir. Ces aménagements témoignent de l’importance de la pêche fluviale au Moyen Âge, à une époque où le calendrier religieux imposait de très nombreux jours maigres, autour de cent cinquante par an selon le contexte rappelé par les chercheurs, et où le poisson constituait une ressource alimentaire majeure.

Une Loire pensée comme un axe de circulation

Pour Denis Fillon, délégué de l’Inrap en Pays de la Loire et responsable scientifique des sites, ces vestiges illustrent le rôle central du fleuve dans l’économie ancienne. « Il faut imaginer la Loire à cette époque comme une autoroute, où l’on pêchait et transportait des marchandises », a-t-il déclaré. Le fleuve articulait alors pêche, commerce et aménagement des berges au sein d’un même espace fluvial.

L’accumulation de témoignages sur une surface aussi réduite frappe les chercheurs. « C’est extraordinaire et exceptionnel de découvrir des vestiges d’une telle qualité dans un espace si restreint », a résumé Anne Hoyau-Berry, en écho au caractère inédit de ce cumul d’épaves et de structures de pêche.

Un chantier mobilisé par le programme fluvial de VNF

Les recherches ont réuni une trentaine de spécialistes, l’Inrap évoquant une équipe d’environ trente-trois chercheurs, pour un budget de l’ordre de 1,6 million d’euros. Le calendrier des fouilles a épousé celui des étiages, lorsque la baisse des eaux met à découvert des zones normalement inaccessibles.

Ce type d’intervention relève de l’archéologie préventive, conduite en amont ou en accompagnement de travaux d’aménagement, ici le rééquilibrage du lit de la Loire mené par Voies navigables de France. Le ministère de la Culture, via la direction régionale des affaires culturelles des Pays de la Loire, a relayé ces résultats parmi les découvertes marquantes issues du fleuve. Les études devraient se poursuivre pour préciser la datation des chalands et le fonctionnement exact des pêcheries mises au jour.

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Jacques CARLES