Dans la Meuse, l’Inrap exhume à Senon un trésor de dizaines de milliers de monnaies romaines

Trois dépôts renfermant des dizaines de milliers de monnaies romaines du IIIe siècle ont été mis au jour par l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) à Senon, dans la Meuse, au cœur d’une riche agglomération gallo-romaine. Les archéologues poursuivent l’étude de ce lot exceptionnel, dont le décompte final pourrait s’avérer inédit en France.

La fouille, menée sur environ 1 500 mètres carrés au sein de l’antique cité de Senon-Amel, à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Verdun, a révélé un quartier d’habitation opulent où trois ensembles monétaires avaient été soigneusement dissimulés. Selon l’Inrap, près de 25 000 pièces ont déjà été exhumées, un chiffre appelé à grimper au fil du nettoyage et du comptage.

Trois dépôts dans un quartier cossu

Les monnaies étaient conservées dans des récipients en céramique enfouis à l’intérieur même des demeures, décrites par l’Inrap comme de vastes maisons dotées de caves en calcaire, d’escaliers et de systèmes de chauffage par hypocauste. Le secteur exploré correspondrait au centre urbain de l’agglomération antique, documenté dès le XIXe siècle et connu pour son temple, ses thermes et son théâtre.

La découverte remonte à l’automne 2024, mais l’analyse du corpus, engagée pour deux années, se poursuit et alimente l’actualité archéologique de l’été 2026. Le chantier a été coordonné par Simon Ritz, de l’Inrap, sous la direction scientifique d’Ivan Ferraresso, directeur adjoint de l’Inrap Grand Est.

Des pièces frappées sous l’Empire des Gaules

Les monnaies exhumées seraient datées d’une fourchette comprise entre 280 et 310 après J.-C. Selon l’Inrap, nombre d’entre elles portent l’effigie des empereurs de l’éphémère Empire des Gaules — notamment Victorin, puis Tétricus Ier et son fils Tétricus II — qui administrèrent une partie de la Gaule entre 260 et 274, avant la réintégration de ces territoires dans l’Empire romain par Aurélien.

Ces émissions de bronze et de cuivre, abondantes mais de faible valeur unitaire, éclairent la circulation monétaire d’une période troublée. Le volume découvert à Senon en fait, selon les archéologues, un jalon rare pour comprendre l’économie locale de la fin du IIIe siècle.

L’Empire des Gaules, né de la crise politique et militaire qui secoua Rome au IIIe siècle, avait alors instauré un pouvoir régional autonome couvrant une large partie de la Gaule, de la Bretagne et de l’Hispanie. Les monnaies retrouvées à Senon témoigneraient ainsi de la vitalité économique de ces territoires du nord-est, restés densément peuplés malgré l’instabilité de l’époque.

Selon l’Inrap, la présence de ces réserves au sein même des habitations souligne l’aisance des occupants du quartier fouillé. Les caves aménagées, les sols chauffés et les dépendances associées dessinent le portrait d’une société provinciale prospère, dont la richesse s’exprimait aussi par l’accumulation monétaire conservée à domicile.

Un décompte qui pourrait dépasser 40 000 pièces

Le numismate Vincent Geneviève, mobilisé par l’Inrap sur l’étude du lot, estime que le total pourrait largement excéder les premières observations. « On dépasserait les 40 000 pièces », avance-t-il, un ordre de grandeur qui placerait l’ensemble parmi les plus importants mis au jour ces dernières années dans la région.

À titre de comparaison, la plupart des trésors monétaires romains exhumés en France se comptent en centaines ou en quelques milliers d’exemplaires. Un lot approchant les 40 000 pièces relèverait donc d’un cas de figure exceptionnel, dont la portée reste toutefois suspendue à l’aboutissement du comptage.

Une thésaurisation raisonnée plutôt qu’une cache d’urgence

La disposition des dépôts oriente l’interprétation des chercheurs. D’après Simon Ritz, les monnaies ne semblaient « pas avoir été dissimulées de manière hâtive, dans la précipitation ». Les archéologues privilégieraient ainsi l’hypothèse d’une gestion domestique de la liquidité, une forme de thésaurisation organisée, plutôt que celle d’une mise à l’abri précipitée face à un danger imminent.

L’étude, prévue pour s’étaler sur deux ans, doit préciser la composition exacte des dépôts, la chronologie de leur enfouissement et le statut des occupants de ces demeures. Autant de questions que le sol de l’antique Senon n’a pas encore fini de livrer.

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Jacques CARLES