L’Insee a publié le 9 juillet 2026 son étude annuelle sur les niveaux de vie, révélant que les inégalités de revenus ont atteint en 2024 leur plus haut niveau depuis 1996, alors même que le pouvoir d’achat des Français progressait sur toute l’échelle sociale.
Le paradoxe est au cœur de la publication « Niveau de vie et pauvreté en 2024 » (Insee Première n° 2117) : le niveau de vie médian a augmenté de 1,8 % en euros constants, à 2 228 euros par mois, mais l’écart entre les plus aisés et les plus modestes s’est encore creusé. L’indice de Gini, principal indicateur de concentration des revenus, a progressé pour la deuxième année consécutive pour atteindre 0,302, un maximum sur près de trois décennies.
Une hausse générale qui masque un décrochage par le haut
Selon l’Insee, la reprise du pouvoir d’achat a touché l’ensemble de la population. Le niveau de vie des 10 % les plus modestes a augmenté de 1,7 % en euros constants, celui des 10 % les plus aisés de 1,4 %. Cette progression partagée s’explique par le net reflux de l’inflation, revenue à 2,0 % après 4,9 % en 2023, par la revalorisation des retraites de 5,3 % au 1er janvier 2024 et par celle des prestations sociales de 4,6 % au 1er avril.
Mais l’institut souligne que ces moyennes dissimulent une dynamique inégalitaire. Les revenus du patrimoine et les rendements financiers élevés ont particulièrement bénéficié aux ménages du haut de la distribution, dont les gains, en montant absolu, ont dépassé ceux des plus pauvres. « Les inégalités de niveau de vie atteignent un niveau historiquement élevé », écrit l’Insee dans sa publication.
Les 20 % les plus riches captent 38,8 % des revenus
Le rapport entre les hauts et les bas revenus illustre l’ampleur de l’écart. Les 20 % de personnes les plus aisées perçoivent 38,8 % de la somme des niveaux de vie, soit 4,6 fois plus que les 20 % les plus modestes, qui en captent seulement 8,4 %. Ce ratio, dit S80/S20, établit un nouveau record. Le rapport interdécile D9/D1, qui compare les seuils des tranches supérieure et inférieure, reste quasi stable à 3,48.
Rapportée à l’échelle d’un ménage, cette concentration signifie que pour un euro de niveau de vie perçu par une personne appartenant au cinquième le plus modeste, une personne du cinquième le plus aisé en perçoit près de cinq. L’accumulation joue au fil des années : chaque hausse plus rapide du sommet de la distribution éloigne mécaniquement le haut et le bas de l’échelle.
Un taux de pauvreté figé à son plus haut niveau
La pauvreté, elle, ne recule pas. Le taux de pauvreté est resté stable à 15,4 % en 2024, ce qui maintient 9,8 millions de personnes sous le seuil de pauvreté, fixé à 1 337 euros par mois pour une personne seule. Ce niveau reste le plus élevé mesuré depuis 1996, année de référence pour la série statistique de l’Insee.
La stabilité de cet indicateur, malgré la hausse générale des niveaux de vie, tient au mode de calcul : le seuil de pauvreté étant fixé à 60 % du niveau de vie médian, sa progression relève d’autant le plancher sous lequel un ménage est considéré comme pauvre. Autrement dit, quand toute l’échelle monte, le nombre de personnes situées sous ce seuil relatif ne diminue pas nécessairement.
Une trajectoire qui interroge les politiques de redistribution
Ces données relancent le débat sur l’efficacité de la redistribution française. Le système socio-fiscal, par les impôts et les prestations, réduit fortement les écarts de revenus, mais l’étude montre que cette correction n’a pas suffi à contenir la hausse des inégalités en 2024, portée par les revenus du capital, moins sensibles aux mécanismes redistributifs classiques.
La question de la soutenabilité de cette trajectoire se pose alors que le déficit des régimes de base de la Sécurité sociale et du fonds de solidarité vieillesse s’est établi à 21,6 milliards d’euros en 2025. La progression continue de l’indice de Gini depuis 2022 place les responsables publics devant un arbitrage : soutenir le pouvoir d’achat de l’ensemble de la population sans laisser se distendre l’écart entre les extrémités de l’échelle des revenus.

