1. Accueil
  2. »
  3. Société
  4. »
  5. Le retour de Mathusalem...

Le retour de Mathusalem ?

0

Selon l’Ancien Testament, Mathusalem aurait vécu 969 ans. L’homme moderne est encore loin du grand-père de Noé mais son espérance de vie à la naissance s’allonge. En 1950, elle était de 37 ans en Afrique et de 42 ans en Asie alors qu’elle était de 64 ans en Europe et de 69 ans en Amérique du Nord. Selon les projections des Nations Unies, d’ici la fin du siècle cette espérance de vie se situera entre 80 et 90 ans sur tous les continents. La longévité de l’homme s’approchera alors de celle… de certains homards qui vivent environ 100 ans grâce à la présence dans ce crustacé d’un enzyme qui ralentirait le processus de vieillissement de l’ADN.
Est-il possible d’aller au-delà ? Des chercheurs le croient. Chez les vertébrés, le requin du Groenland (Somniosus microcephalus) vit 400 ans. Dans le règne animal, il existe même déjà un cas de quasi immortalité : celui de la méduse turritopsis nutricula. Cet animal de la branche des cnidaires est capable de remonter le temps. Elle commence sa vie sous forme d’un polype accroché au fond marin, comme l’anémone de mer, puis elle se transforme en méduse vagabonde avec ses longs tentacules. Par des mécanismes d’apoptose bloqués et de trans-différenciation, cette méduse peut redevenir polype en cas de blessure ou pour simplement éviter les effets de l’âge. Elle recommence alors un nouveau cycle de vie. Un peu comme si un papillon redevenait chenille.
Certaines molécules pourraient ralentir le processus de vieillissement. Le groupe suisse Novartis est ainsi en train d’expérimenter une variante de la rapamycine, un produit déjà connu pour prévenir les rejets de greffes de patients transplantés. Selon Matt Kaeberlein, un chercheur gérontologue reconnu de l’Université de Washington, la durée de vie de souris traitées à la rapamycine augmenterait de 9 à 13 %. Des premières études tendent à montrer qu’il en irait de même pour l’ensemble des eucaryotes dont l’espèce humaine fait partie. Un gain de 10 % correspondrait donc à quelque chose comme 8-10 ans de vie en plus pour l’homme. D’autres molécules, elles aussi déjà connues, comme la metformine, utilisée contre le diabète, pourrait également avoir un effet bénéfique sur le vieillissement. Avec des modèles animaux, des études ont montré que la metformine pouvait allonger l’espérance de vie de 4 à 40% selon le type d’administration (1). Sur l’homme, plusieurs essais cliniques sont en cours dans différents pays sous la direction du National Institute of Health aux États-Unis.
Le vieillissement est un phénomène complexe dont les causes sont multiples. Tous les mécanismes responsables du vieillissement ne sont pas encore élucidés mais la recherche avance vite. Peu à peu le vieillissement n’apparaît plus comme inéluctable et certains la considère déjà comme une simple maladie à combattre. C’est le cas du gérontologue Aubrey de Grey qui a lancé le projet SENS dont l’objectif affiché est d’accroître l’espérance de vie de plusieurs siècles en utilisant toutes les techniques possibles de la thérapie génique à la régénération cellulaire.
De nombreuses études montrent en effet qu’il existe des relations étroites entre certains facteurs génétiques et le vieillissement. Chez les centenaires, certains génotypes sont ainsi plus fréquents que pour le reste de la population. Par ailleurs la mort cellulaire programmée est déterminée par l’expression de gènes spécifiques de mieux en mieux identifiés. Les chercheurs sont déjà parvenus, en manipulant certains de ces gènes, à augmenter la longévité de nématodes (vers ronds classés parmi les ecdysozoaires) ou de drosophiles (mouches du vinaigre).
L’altération de l’ADN avec le temps est une autre cause du vieillissement. Ainsi on sait aujourd’hui que le vieillissement provient, notamment, du délitement progressif des extrémités des chromosomes (« coiffe ») d’ADN protecteur appelé télomères qui ainsi se raccourcissent tout au long des divisions cellulaires en fonction de l’âge et du stress auquel l’individu est soumis dans son cadre de vie. Divers moyens sont à l’étude pour combattre cette détérioration. Par exemple Mikhail Shchepinov, directeur de Retrotope, une société de biotechnologie basée à Los Altos en Californie, propose un traitement pour remplacer partiellement l’hydrogène des acides gras des membranes cellulaires par son isotope, le deutérium. Celui-ci possédant un neutron de plus que l’hydrogène permettrait de renforcer la résistance des cellules aux radicaux libres qui sont tenus pour un des facteurs responsables du vieillissement. Même un faible taux de substitution serait suffisant pour obtenir le blindage escompté. Au Japon, une équipe de chercheurs de l’Université de Keio, teste les effets sur le vieillissement du NMN (nicotinamide mononucléotide), lequel, ingéré, se transforme en NAD (nicotinamide adénine dinucléotide) qui joue un rôle important dans le métabolisme de l’organisme et voit sa concentration diminuer avec l’âge. Les chercheurs japonais essayent de voir si le NMN peut être un complément nutritionnel susceptible de ralentir le vieillissement en stabilisant le niveau de NAD présent dans le corps humain .
Les molécules qui ralentissent les effets de l’âge ne sont qu’une des pistes explorées pour augmenter la longévité humaine. Une autre voie prometteuse pour tendre vers l’immortalité est celle de la régénération cellulaire basée sur les cellules souches qui, indifférenciées, peuvent se répliquer indéfiniment à l’identique et se spécialiser en n’importe quel type de cellules de notre corps. Dans le règne animal, il existe plusieurs organismes invertébrés maîtrisant la régénération cellulaire. Le plus connu est l’hydre, un polype d’eau douce que l’on trouve dans les cours d’eau où il se nourrit de petits invertébrés. L’hydre n’est pas immortelle mais peut néanmoins atteindre l’âge canonique de 1 400 ans. Plusieurs laboratoires dans le monde travaillent actuellement sur cette voie de la régénération cellulaire et certains imaginent déjà la possibilité de régénérer les principaux organes humains (poumons, estomac, foie, rein, artères, etc.) quand ils commencent à donner des signes de faiblesse et ne renouvèlent plus avec la même vigueur leurs cellules.
L’éternité est donc peut-être pour demain mais qu’en ferons-nous ? « L’éternité c’est long…surtout vers la fin », ironise Woody Allen avec humour. L’allongement de la vie a déjà des effets importants sur la famille et il en aura encore plus avec des longévités pouvant aller bien au-delà des 100 ans avec des centenaires alertes et capables de faire des enfants à un âge avancé. Que deviendra la famille quand les écarts entre les frères et les sœurs pourront atteindre, 20, 30, 50 ou même 100 ans, avec des familles éventuellement recomposées plusieurs fois ? Les états-civils et les héritages risquent d’être compliqués à gérer. Jadis, peu de gens avaient la chance de connaître leurs arrière-grands-parents. Cela devient déjà aujourd’hui beaucoup plus fréquent et dans le futur il est vraisemblable que 5, 6, voire davantage de générations vivront au même moment. (source : L’Apogée, J. Carles et Michel Granger, avec la permission des auteurs)

_________________________________

(1) N. Barzilai et al., “Metformin as a tool to target aging”. Cell Metabolism (Volume 23, Issue 6, 14 June 2016,).
https://doi.org/10.1016/j.cmet.2016.05.011

Les commentaires sont fermés.